Publié le 15 mars 2024

En résumé :

  • Construisez un prévisionnel simple sur Excel en listant toutes vos entrées et sorties futures en TTC.
  • Définissez un coussin de sécurité correspondant à 3 à 6 mois de charges fixes, ajusté à votre secteur d’activité au Québec.
  • Optimisez la « vélocité » de votre cash en structurant vos factures pour être payé plus vite et en plaçant vos excédents.
  • Financez votre croissance (le besoin en fonds de roulement) via des solutions adaptées comme celles de la BDC pour ne pas vous étouffer.

Le carnet de commandes est plein, les clients sont satisfaits, et pourtant, le compte en banque frôle dangereusement le zéro. Cette situation, angoissante et paradoxale, est le quotidien de nombreux propriétaires de PME au Québec. Ils pilotent leur entreprise « au feeling », se fiant à leur intuition pour gérer le cash. Le problème, c’est que l’intuition ne peut pas prévoir l’asynchronie financière : cet écart critique entre le moment où vous devez payer vos fournisseurs, vos salaires et la TPS/TVQ, et le moment où vos clients vous paient réellement.

Les conseils habituels se résument souvent à « suivre ses dépenses » ou « facturer plus vite ». Ces platitudes sont utiles, mais insuffisantes. Elles s’attachent à constater le passé plutôt qu’à construire l’avenir. Elles ne vous arment pas contre le véritable ennemi : l’imprévu. Un client majeur qui décale son paiement de 30 jours, une augmentation soudaine des coûts des matières premières, ou une saisonnalité plus marquée que prévu peuvent transformer un trimestre profitable sur papier en une crise de liquidité mortelle.

La véritable clé n’est pas la comptabilité, mais l’architecture temporelle de votre trésorerie. Il ne s’agit pas de regarder dans le rétroviseur, mais de cartographier la route des 90 prochains jours. L’objectif de cet article est de vous fournir une méthode rigoureuse de contrôleur de gestion, adaptée à la réalité des PME québécoises, pour construire des ponts financiers avant que les ravins n’apparaissent. Nous allons transformer votre gestion de trésorerie d’un art divinatoire en une science prédictive.

Cet article est structuré pour vous guider pas à pas, des outils les plus simples aux stratégies de financement les plus avancées, afin que vous puissiez bâtir un flux de trésorerie prospectif robuste et sécuriser durablement votre entreprise.

Quels outils simples utiliser pour visualiser vos entrées et sorties futures ?

Pour passer d’une gestion « au feeling » à une approche prédictive, il faut un tableau de bord. L’outil le plus accessible et puissant pour commencer est un simple fichier Excel ou Google Sheets. L’objectif n’est pas de refaire votre comptabilité, mais de créer une projection, une carte de votre futur financier. Contrairement à la comptabilité qui enregistre des faits passés (souvent en Hors Taxes), votre prévisionnel de trésorerie doit anticiper les mouvements réels d’argent sur votre compte, donc toujours en montants Toutes Taxes Comprises (TTC).

La base consiste à créer un tableau avec les mois à venir en colonnes (ex: Mois 1, Mois 2, Mois 3) et deux grandes sections en lignes : les encaissements (entrées) et les décaissements (sorties). Listez toutes les entrées prévues : paiements de factures clients en attente, nouveaux contrats signés, etc. Faites de même pour toutes les sorties : salaires, loyer, fournisseurs, remboursements de prêts, et surtout, les échéances gouvernementales spécifiques au Québec comme les remises de TPS/TVQ et les acomptes provisionnels. Le solde mensuel (entrées – sorties) vous montrera les mois excédentaires et déficitaires, vous permettant d’anticiper les creux plusieurs semaines à l’avance.

Si la complexité augmente, des logiciels spécialisés comme Agicap ou Pennylane peuvent automatiser ce processus en se connectant directement à vos comptes bancaires. Cependant, pour un propriétaire de PME qui débute, maîtriser la logique sur une feuille de calcul est l’étape fondamentale pour s’approprier son flux de trésorerie prospectif et comprendre les mécanismes qui le régissent. L’outil vient après la compréhension de la méthode.

Comment structurer vos factures pour être payé 10 jours plus vite en moyenne ?

L’attente des paiements clients est la source principale de l’asynchronie financière. Une facture claire et professionnelle n’est pas qu’un document administratif ; c’est un outil pour accélérer la vélocité de votre cash. Pour être payé plus rapidement, votre facture doit éliminer toute friction et toute ambiguïté pour le service comptable de votre client. Chaque élément doit être pensé pour faciliter un traitement et un paiement immédiats.

Au-delà des mentions légales obligatoires au Québec, plusieurs éléments sont cruciaux. Indiquez la date d’échéance de manière proéminente (ex: « Payable avant le JJ/MM/AAAA ») plutôt qu’un vague « Net 30 ». Proposez plusieurs options de paiement simples : virement Interac, paiement par carte de crédit via un lien (Stripe, Square), en plus du traditionnel chèque. Un logo professionnel et une mise en page aérée renforcent votre crédibilité et montrent que vous prenez votre facturation au sérieux. Pensez également à mentionner poliment mais fermement les conditions en cas de retard, comme l’application de pénalités.

Facture professionnelle avec éléments visuels de paiement rapide

Ce niveau de rigueur est inspiré par des cadres réglementaires plus stricts. Par exemple, comme le montre une analyse de l’impact de la nouvelle loi fédérale sur le paiement rapide dans le secteur de la construction, le gouvernement canadien s’oblige désormais à payer les entrepreneurs en 28 jours. Cette systématisation prouve que des délais clairs et des processus structurés sont la norme vers laquelle tendre pour garantir une prévisibilité des entrées de fonds.

La règle du coussin de sécurité : combien de mois de charges fixes devez-vous garder en banque ?

Une entreprise peut être rentable sur le papier et pourtant faire faillite par manque de liquidités. Le coussin de sécurité, ou liquidité stratégique, est la réserve de cash intouchable qui vous permet de traverser les périodes creuses sans paniquer. La question n’est pas « si » vous en aurez besoin, mais « quand ». Déterminer sa taille n’est pas arbitraire ; c’est un calcul basé sur votre structure de coûts et votre secteur d’activité.

La règle générale préconise entre 3 et 6 mois de charges fixes. Cependant, ce chiffre doit être adapté à la réalité québécoise. Un consultant en TI à Montréal, avec des charges fixes faibles et des revenus récurrents, peut se contenter de 2 à 3 mois de coussin. En revanche, une entreprise de construction en région, soumise aux cycles de gel et dégel qui paralysent les chantiers, devrait viser 6 à 9 mois pour couvrir la saisonnalité de ses revenus. L’argent doit être disponible, mais pas nécessairement dormir dans un compte chèque qui ne rapporte rien.

Une méthode de calcul rigoureuse consiste à identifier les 3 pires mois consécutifs de l’année précédente en termes de dépenses. Additionnez la totalité de vos charges (fixes et variables) sur cette période, puis ajoutez une marge de sécurité de 20 % pour l’imprévu. Ce montant représente votre objectif de coussin de sécurité. C’est votre police d’assurance contre une crise de trésorerie. Il vous donne le temps de réagir, de négocier ou de trouver des solutions de financement sans être acculé.

Pourquoi doubler vos ventes peut tuer votre trésorerie si vous ne planifiez pas ?

C’est le paradoxe le plus cruel de la croissance : une forte augmentation du chiffre d’affaires peut littéralement assécher votre trésorerie et mettre votre entreprise en péril. Ce phénomène s’explique par le Besoin en Fonds de Roulement (BFR). Le BFR est l’argent que vous devez avancer pour financer votre cycle d’exploitation : vous achetez des matières premières, payez vos employés et vos frais généraux aujourd’hui, mais vos clients ne vous paieront que dans 30, 60 ou 90 jours. Plus vous vendez, plus ce besoin de financement augmente.

Imaginez que vous décrochiez un contrat qui double votre production. Vous devez commander deux fois plus de matériel, peut-être embaucher, et donc sortir beaucoup plus de cash immédiatement. Mais le paiement de ce gros contrat, lui, n’arrivera que bien plus tard. Cet écart crée un « trou » de trésorerie qui se creuse avec la croissance. C’est une cause majeure de difficultés, car selon une étude, plus de 25% des défaillances d’entreprises sont liées à une mauvaise gestion de la trésorerie, souvent masquée par une croissance rapide et non maîtrisée.

Balance symbolique entre croissance et trésorerie d'entreprise

Anticiper la croissance est donc vital. Des institutions comme la Banque de développement du Canada (BDC) offrent des solutions spécifiquement conçues pour les PME québécoises, comme des prêts de fonds de roulement avec des modalités flexibles (paiements d’intérêts seulement au début, par exemple). Planifier la croissance, c’est prévoir non seulement les ventes, mais aussi le cash nécessaire pour les financer.

L’audit des dépenses récurrentes : comment trouver 500 $ d’économies mensuelles en 1 heure ?

La meilleure façon d’améliorer sa trésorerie est de dépenser moins. Avant de chercher de nouveaux financements, un audit rigoureux de vos dépenses récurrentes peut révéler des économies substantielles et immédiates. Beaucoup de PME paient pendant des années pour des services surévalués ou inadaptés par simple inertie. L’objectif est de remettre en question chaque ligne de dépense et de la mettre en concurrence.

Consacrez une heure à passer au crible vos principaux postes de dépenses récurrentes. Vos forfaits de télécommunication sont-ils toujours compétitifs ? Une comparaison rapide entre les offres « Affaires » de Vidéotron, Bell et Telus peut révéler des centaines de dollars d’économies annuelles. Analysez vos frais bancaires chez Desjardins, la Banque Nationale ou RBC : payez-vous des frais par transaction alors qu’un forfait serait plus avantageux ? La renégociation de vos frais de terminaux de paiement (Moneris, Global Payments) est également un levier puissant.

Ne sous-estimez pas le coût de l’imprévoyance. Des prévisions peu fiables peuvent entraîner des frais de découvert exorbitants, pouvant atteindre l’équivalent de dizaines de milliers de dollars par an pour certaines entreprises. Utiliser une checklist systématique vous force à évaluer objectivement chaque dépense et à agir.

Votre plan d’action pour l’audit des dépenses

  1. Comparer les forfaits ‘Affaires’ de Vidéotron, Bell et Telus pour vos télécommunications.
  2. Analyser vos frais bancaires chez Desjardins, Banque Nationale ou RBC – cherchez les frais par transaction inadaptés.
  3. Renégocier vos frais de terminaux de paiement (Moneris, Global Payments) en les mettant en concurrence.
  4. Vérifier vos assurances responsabilité professionnelle auprès de courtiers locaux.
  5. Utiliser les comparateurs en ligne québécois pour valider la compétitivité de vos tarifs actuels.

L’erreur de laisser plus de 10 000 $ dormir dans un compte chèque

Une fois votre coussin de sécurité constitué, l’excédent de trésorerie ne doit pas rester inactif. Laisser des sommes importantes dormir dans un compte chèque classique, qui ne génère aucun rendement, est une erreur financière. C’est de l’argent qui perd de sa valeur à cause de l’inflation. L’objectif est de faire travailler cet argent pour vous, même à court terme, sans pour autant prendre de risques démesurés ni bloquer vos liquidités en cas de besoin.

Pour la trésorerie d’entreprise au Canada, plusieurs options de placement liquide et à faible risque existent. Les comptes d’épargne à intérêt élevé pour entreprises offrent un rendement modeste mais une liquidité immédiate. Les Certificats de Placement Garanti (CPG) encaissables ou à court terme proposent des taux plus attractifs en échange d’une immobilisation de 30 à 90 jours. Pour des sommes plus importantes, les fonds du marché monétaire peuvent aussi être une option.

Une stratégie efficace est l’échelonnement des CPG. Par exemple, une PME avec 40 000 $ de surplus peut le diviser en quatre CPG de 10 000 $, avec des échéances respectives de 3, 6, 9 et 12 mois. Cette technique permet de bénéficier de meilleurs taux tout en assurant un accès régulier à une partie des liquidités chaque trimestre. L’idée est de trouver le bon équilibre entre rendement et accessibilité, transformant votre excédent de trésorerie en une source de revenus passive.

Le tableau suivant, basé sur des options de placement courantes au Canada, résume les alternatives.

Comparatif des options de placement liquide pour entreprises
Type de placement Rendement estimé Liquidité Risque
Compte épargne entreprise 2-3% Immédiate Très faible
Fonds marché monétaire 3-4% 24-48h Faible
CPG encaissable 4-5% 30-90 jours Nul
CPG échelonné 4.5-5.5% Variable Nul

30, 60 ou 90 jours : comment choisir vos délais de paiement pour optimiser votre trésorerie ?

Le délai de paiement que vous accordez à vos clients (Net 30, Net 60) n’est pas une simple mention sur une facture, c’est un crédit que vous leur octroyez. Et ce crédit a un coût direct pour votre trésorerie. Alors que vous attendez votre argent, vous devez continuer à payer vos propres charges. Choisir la bonne politique de paiement est un arbitrage stratégique entre compétitivité commerciale et santé financière.

Une politique de paiement unique pour tous vos clients est une erreur. Vous devez la segmenter en fonction du risque et de la relation commerciale. Une approche structurée pourrait être :

  • Net 15 : Pour les nouveaux clients ou ceux présentant un historique de paiement incertain. C’est une mesure de protection.
  • Net 30 : Le standard pour la majorité de vos clients PME établis et fiables.
  • Net 60 ou 90 : À réserver exclusivement aux grands comptes ou aux contrats gouvernementaux, pour qui ces délais sont une norme non négociable. Mais attention, ce « privilège » doit être intégré dans votre structure de prix, car le coût de l’attente est réel.

Le gouvernement lui-même est un maître dans l’art d’optimiser sa trésorerie en retardant les paiements. Comme le souligne le Bureau de l’Ombudsman de l’Approvisionnement dans un de ses rapports :

Les paiements sont organisés de façon à être effectués aussi près que possible de la date d’échéance, mais non postérieurement. Le gouvernement tire profit des intérêts accumulés en conservant l’argent jusqu’au 29e jour.

– Bureau de l’Ombudsman de l’Approvisionnement, Rapport sur les paiements en retard

Cette citation illustre parfaitement que chaque jour de délai a une valeur financière. En tant que PME, vous devez adopter la même rigueur et documenter clairement votre politique dans vos conditions générales de vente pour qu’elle soit juridiquement opposable.

Points essentiels à retenir

  • La prévision de trésorerie n’est pas de la comptabilité : elle se fait en TTC et vise à cartographier les flux futurs, pas à enregistrer le passé.
  • La croissance non planifiée est un piège mortel : chaque nouvelle vente augmente votre besoin en fonds de roulement, qui doit être financé.
  • Votre trésorerie doit être segmentée : un compte chèque pour les opérations, un coussin de sécurité intouchable, et des placements liquides pour les excédents.

Comment financer vos opérations quotidiennes quand les clients paient à 60 jours ?

Lorsque votre cycle d’exploitation est long et que les clients paient tard, la pression sur la trésorerie devient immense. Les solutions de financement traditionnelles ne sont pas toujours adaptées pour combler ce décalage structurel. Il est donc essentiel de connaître les alternatives disponibles au Québec pour financer vos opérations quotidiennes sans freiner votre développement. Le contexte actuel, marqué par une hausse de 41,4% des insolvabilités d’entreprises au Canada en 2023, rend cette connaissance encore plus critique.

L’affacturage est une première solution : une société financière achète vos factures en attente et vous avance immédiatement une grande partie du montant (généralement 80-90%), moyennant une commission. Cela transforme vos créances en cash quasi instantané. Une autre option est la marge de crédit d’exploitation, offerte par la plupart des banques, qui vous donne une flexibilité pour couvrir les dépenses courantes en attendant les rentrées d’argent.

Pour des besoins plus structurants liés à la croissance, des solutions comme le financement mezzanine proposé par la BDC peuvent être pertinentes. Ce type de prêt est plus flexible qu’un prêt bancaire classique, avec des modalités de remboursement souvent adaptées aux flux de trésorerie de l’entreprise. Il peut même servir à financer des actifs incorporels comme la propriété intellectuelle. Ces outils ne sont pas des solutions miracles, mais des leviers stratégiques à activer de manière planifiée pour soutenir votre architecture temporelle et assurer la pérennité de vos opérations.

Anticiper vos creux de trésorerie n’est pas une option, c’est la discipline fondamentale qui sépare les entreprises qui survivent et prospèrent de celles qui, malgré un bon produit, finissent par disparaître. Mettez en place dès aujourd’hui votre prévisionnel et commencez à prendre des décisions basées sur des données futures, et non sur des intuitions passées.

Rédigé par Jean-François Bouchard, Stratège en financement commercial et ancien directeur de comptes PME. Il accompagne les entrepreneurs dans la recherche de capitaux, la gestion de trésorerie et l'obtention de subventions gouvernementales.